Entretien avec Madame Antoinette Lorang Imprimer

Tags: Fonds du Logement

Le Fonds du Logement 30 ans - Articles

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Antoinette Lorang,docteure en histoire de l’art, travaille comme chargée de mission pour les ressorts culture & communication au Fonds Belval, maître d’ouvrage pour la construction de la Cité des Sciences à Belval. Elle a publié plusieurs livres et de nombreux articles sur l’histoire de l’architecture au Luxembourg, en particulier «Luxemburgs Arbeiterkolonien und billige Wohnungen 1860-1940» édité en 1994 par le Ministère du Logement.

Architecture & Bâtiment: Madame Lorang, dans vos recherches et publications, vous vous intéressez autant aux aspects économiques et sociaux de l’architecture qu’aux aspects formels et esthétiques. Quelles sont vos motivations?

Antoinette Lorang: L’architecture dépend de nombreux facteurs. Je m’intéresse aux conditions qui génèrent tel ou tel type de bâtiment, telle ou telle forme architecturale. Un des éléments déterminants est le facteur économique. Selon votre budget, vous construisez modeste ou luxueux. Une société riche produit un autre environnement qu’une société pauvre, bien que la qualité de l’architecture ne dépend pas forcément d’un grand budget mais également du maître d’ouvrage et de l’architecte. L’architecture diffère aussi selon le climat ou selon les règlements qu’une société impose à la construction. En fin de compte, l’architecture est le reflet des conditions dans lesquelles elle naît.

Le logement social représente un exemple particulièrement frappant où l’on peut démontrer l’influence de certains facteurs sur la construction, et donc sur le paysage urbain. Au Luxembourg, il y a une très forte tradition d’accès à la propriété, en particulier de maisons unifamiliales. Le nombre de propriétaires privés possédant au moins une, sinon plusieurs maisons, est très élevé par rapport à d’autres pays voisins. Cette tradition remonte à la première loi sur les habitations à bon marché de 1906 qui réglait l’obtention d’un crédit par la Caisse d’Epargne pour l’acquisition d’un logement. Cette loi qui favorisait la construction de maisons unifamiliales est à la base des règlements actuels facilitant l’accès à la propriété. Le Luxembourg a suivi l’exemple de la Belgique et de la France dans la politique des habitations à bon marché. En Allemagne, aux Pays Bas, en Suisse et en Autriche, on constate par contre une plus grande répartition du logement collectif ou du logement communal de location au début du siècle dernier.

A&B: Comment voyez-vous l’urbanisme au Luxembourg?

Antoinette Lorang: Les premiers grands projets d’urbanisme ont vu le jour à la suite du démantèlement de la forteresse, après le traité de Londres en 1867. La reconversion des fortifications en zones urbaines et en espaces paysagers par le paysagiste français Edouard André ainsi que l’aménagement du plateau Bourbon à Luxembourg-ville sont des exemples remarquables, mais rares, au Luxembourg. La plupart des projets élaborés par l’urbaniste Joseph Stübben au début du siècle dernier n’ont pas été réalisés. Il a fallu attendre l’aménagement du Kirch-berg à partir des années 1960 pour voir naître à nouveau un grand projet urbain, qui a duré plus de 40 ans.

Par ailleurs, des projets d’urbanisme ont été réalisés à plus petite échelle, dont certains portaient sur la rénovation urbaine. Aujourd’hui c’est la reconversion de la friche de Belval avec l’implantation de la Cité des Sciences qui retient l’attention, même à un niveau européen. Les expériences faites au Kirchberg ont permis de revenir vers la mixité des fonctions sur le modèle de la ville traditionnelle, reconsidérant l’échelle humaine, mais en appliquant un vocabulaire d’architecture contemporaine.

En considérant également les grands projets prévus sur le ban de Hollerich et dans le quartier de la gare à Luxembourg-ville, le XXIe siècle est plus prometteur en matière d’urbanisme que le précédent.

A&B: Quelles ont été les spécificités du logement social au Luxembourg?

Antoinette Lorang: Ce qui me semble le plus positif, c’est qu’au Luxembourg nous n’avons jamais connu les complexes anonymes de qualité médiocre comme les HLM d’une certaine époque en France ou dans d’autres pays. A l’époque de l’industrialisation, ce sont surtout les sociétés métallurgiques, en particulier l’ARBED, qui construisaient des logements: il s’agissait principalement de maisons pavillonnaires pour deux ou quatre ménages ou de maisons unifamiliales en bande avec un petit jardin, destinées à être louées à bas prix à leur personnel.

En 1919 fut créée la Société pour la construction d’habitations à bon marché, comme on dirait aujourd’hui en «public-private-partnership» avec la participation de l’Etat, de l’ARBED et de quelques communes. Jusqu’à la création du Fonds du Logement, elle était la seule structure de ce genre à construire des logements sociaux. Dans les années 50, elle a réalisé des cités modèles avec des appartements modernes et des maisons familiales dotés d’espaces verts et de commerces de proximité dans la périphérie de la ville de Luxembourg, à Bon-nevoie, Cessange et Belair.

De manière générale, on peut constater que la qualité des logements sociaux a généré des frais de construction relativement élevés. La durabilité a néanmoins justifié les moyens: ces logements ont bien survécu jusqu’à nos jours.

A&B: Comment percevez-vous le travail du Fonds du Logement?

Antoinette Lorang: Le Fonds du Logement a forgé la nouvelle image du logement social au Luxembourg en s’engageant pour une architecture contemporaine et un urbanisme à échelle humaine. Cette œuvre de 30 ans reflète une recherche permanente de qualité aussi bien au niveau de la fonctionnalité que des matériaux et de l’esthétique. La cité «Sauer-wiss», construite par le Fonds du Logement, est un des premiers exemples récents de quartiers urbains misant sur une mixité des fonctions et des types de bâtiments: immeubles à appartements et maisons unifamiliales en bande, surfaces commerciales, espaces verts et de jeux. Le Fonds joue également un rôle exemplaire en investissant dans la construction à basse énergie.

A&B: Vous deviez publier en 2008 un album d’images de la collection du Fonds du Logement. Qu’en est-il de ce projet?

Antoinette Lorang: L’ouvrage est paru en janvier 2009 et porte le titre «L’image sociale de l’ARBED à travers les collections du Fonds du Logement». Il s’agit d’un recueil de dessins et de photographies représentant pour la plupart des œuvres sociales de l’ARBED que le Fonds du Logement a découvert dans un immeuble dont il a fait l’acquisition en 1996. La publication rassemble quelques 70 images et retrace les origines de la collection. Elle a été présentée dans le cadre du vernissage de l’exposition le 23 janvier à la Fondation de l’Architecture et de l’Ingénierie où le public a pu découvrir une sélection de tableaux.

A&B: Le Fonds du logement fêtera ses 30 ans en 2009: qu’est-ce que cela vous inspire?

Antoinette Lorang: Le travail que le Fonds du Logement a accompli depuis 30 ans mériterait également d’être documenté et valorisé à travers une exposition, voire une publication. Une telle documentation pourrait en même temps donner un aperçu intéressant sur l’évolution récente de l’architecture au Luxembourg

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